Alfred Pellon. Sa première vie (1874-1919)

 

par Jean-Marie Brenière

 

Alfred Pellon est né à Metz en 1874, d’un père lorrain ancien tailleur de pierres de Tincry (François Charles Pellon) et d’Anne Léontine Schneider de Brulange (près de Forbach). Ses parents vivent d’abord dans la région de Thionville puis s’installent à Metz au 14 de la rue d’Asfeld.

Alfred Pellon eut deux vies : la première de 1874 à 1919 et la deuxième de 1919 à 1947, date de son décès à Baden-Baden.

Auteur de nombreuses autobiographies et d’histoires relatant tout ou partie de sa vie, la véracité de ses dires n’est à envisager que dans la mesure de son talent romanesque. De son enfance, peu de choses, il ne semble pas avoir brillé dans sa scolarité sauf en allemand et en dessin. Il s’inscrit à l’école de dessin de Metz, peint, dessine, écrit et lit de la poésie ; se passionne pour la littérature allemande : Nietzsche et les légendes germaniques. Il présente quelques œuvres à Metz en 1894, il a alors 20 ans et semble vivre plus que chichement.

Son talent est là, il se cultive, se promène un peu partout dans la région et dessine, par exemple quelques croquis sur le vif de belles dames et de personnages fréquentant les cafés de Luxembourg (1895-1896). Ses dessins témoignent d’un de ses thèmes favoris, la femme, qu’il traitera en coquette, femme, mère et sainte.

 

Tête de femme

Tête de femme Jugendstil

 

En 1898, après avoir décroché une bourse de la ville de Metz, il passe deux ans à l’Académie des Arts de Munich. C’est là que fleurit le talent d’Alfred Pellon, c’est là qu’il apprend à restituer dans ses œuvres son univers mental. Munich est aussi le début de son ouverture aux autres artistes. Probablement très seul jusque-là, il y fait des rencontres qui le propulseront dans un monde qu’il avait imaginé inaccessible. À Munich se développent les contacts et amitiés avec les artistes alsaciens du futur Cercle Saint-Léonard : Schnugg, Spindler, Beecke… Mucha est passé par l’Académie de Munich dix ans avant Pellon et a laissé son empreinte Jugenstil auprès des professeurs. Entre Metz et Munich, Pellon se lie d’amitié avec Rinckenbach.

 

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 Kalypso  : carte postale peinte envoyée à Rinckenbach

 

 Tout est prêt pour un bouillonnement culturel d’un petit cercle à Metz. Hermann Wendel parle très bien de cette bohême messine des années 1898-1914. Dans cette période, beaucoup de monde se croise et se rassemble à Metz : Beecke, Lika Marowska (muse et maîtresse de Beecke), Hablützel, Isaac Lang (Yvan Goll), Rinckenbach, Hermann Wendel, Victor Wendel, Otto Flacke …

Pellon participe aux différents groupements d’artistes lorrains avant de faire sécession pour monter avec Beecke en 1905 le « Künstlergruppe Lothringen » dont il devient le président. Durant cette période, il pratique de nombreuses techniques : gravure sur bois, gravure d’ex-libris, peinture, dessin de cartes postales, dessin d’affiches, décoration et mise en scène de théâtre et enfin conception de vitraux.

Comme beaucoup d’artistes peintres de cette époque, il est nécessaire de subsister, alors Pellon intensifie sa création de cartes postales. En 1898, avec son ami Schnugg, il part à Vienne voir un éditeur de cartes postales. De là, seront publiées une ou deux séries de visages de femmes dans le style de Mucha. À Metz, il fait éditer les reproductions de ses gravures « Lorraine populaire », crée des cartes postales pour des événements festifs, pour des hôtels. Il crée deux séries de vues, l’une pour Luxembourg, l’autre pour Strasbourg. Toujours pour subsister, il donne des cours de dessin (Grub fut son élève), devient décorateur au Théâtre de Metz (alors dirigé par Emil Waag). Avec ses gravures sur bois et ses dessins, il illustre en autres plusieurs ouvrages :

      1902 : Jung Lothringen (revue éphémère autour d’Edmond Rinckenbach, 7 numéros)

-       1907 : Chan Heurlin traduit par Emil Erbrich

-       1912 : Lothringische Volkslieder avec la poésie d’Yvan Lazang (1er ouvrage d’Yvan Goll)

-     1914 : Chansons populaires lorraines de Gonzalve Thiriot.

 

Femme dans les nuages 1

La femme dans les nuagesGravure sur bois  24 x 34,5 cm

 

Il crée des ex-libris pour Hermann Wendel, Fernand Coustans, Federspiel (un mécène messin), pour la bibliothèque du paquebot « Lothringen »… et, selon la rumeur, pour une fille de Guillaume II. S’il travaille beaucoup sur Metz, il travaille aussi beaucoup avec les cercles d’artistes alsaciens. Il fait l’objet d’un très bel article dans La Revue Alsacienne Illustrée et réalise, entre autres, un vitrail à Strasbourg.

Avec ses gravures sur bois, nous notons une évolution thématique : des scènes folkloriques et paysages campagnards, il passe aux scènes de genre XVIIIe revisité (marquises et pages…). Il poursuit avec la quintessence de sa gravure, une scène de maternité et quelques sujets quasi religieux. Il est alors dans le plus pur style expressionniste. Sa peinture, dont on ne connait que peu d’œuvres, témoigne d’une technique assurée, la lumière et les couleurs sont maîtrisées avec des sujets variant du paysage lorrain au portrait Jugendstil. Très peu de tableaux ont été recensés et à ce jour, aucun de caractère expressionniste.

 

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Maternité. Gravure sur bois 28,5 x 35 cm

 

En 1914, la bohême s’en va brusquement, la guerre est là. Pellon, à cause de son infirmité, reste libre de toute contrainte militaire. Il reste à Metz, continuant sa quête de responsabilités. En 1917, il est nommé professeur titulaire de l’Ecole Professionnelle de Metz. Selon Hermann Wendel, Alfred Pellon, avec son pied bot, son crâne chauve et son air sévère, fait penser à un faune et, selon le témoignage tardif de Mademoiselle Conrad (ancienne libraire de Metz), ses succès nombreux dans la gent féminine messine lui valurent beaucoup de ressentiment en 1919.

 

Sources

M. Legendre, Hermann Wendel, M. Fousse, Yves Le Moigne, Mme Pignon-Feller, M. Hamm. 

 

Cet article est extrait de la revue Chancels 

éditée par la Société des Amis des Arts et du Musée de la Cour d'Or