Albert Marks,
peintre messin 1871-1941

 

Christian Jouffroy

 

Après la pluie

Après la pluie, Albert Marks

© L. Kieffer – Musée de La Cour d’Or. Metz Métropole 

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Le titre du tableau ne laisse aucune place au doute : c’est « après la pluie », à Metz, dans un paysage tout de courbes et de douceur, avec cette luminosité renaissante qui fait briller les couleurs. Le ciel est encore chargé mais déjà se profile un coin de ciel bleu, une note de lumière. Et voilà le reflet dans l’eau, le contraste des herbes et des fleurs sauvages du premier plan. La Moselle s’étale, sans rides, en un large méandre qui mène vers le mont Saint-Quentin, une dernière barrière avant le ciel. Dans le lointain, quelques arbres interrompent, çà et là, la monotonie du paysage. La vie va bientôt s’animer mais, pour l’heure, tout est calme, la nature se repose. Une toile caractéristique de l’inspiration et du style d’Albert Marks.

Notre artiste est né à Paris le 24 janvier 1871. Son père, Ferdinand, était originaire de Schlochau, une ville allemande située en Prusse occidentale et il est mort à Metz en 1916. Il exerçait la profession de ferronnier d’art. À son arrivée, la famille s’installe à Queuleu. Le jeune Albert a un tempérament d’artiste, à l’instar de son frère Ferdinand, âgé de onze ans de plus que lui. Il sera d’abord attiré par la sculpture et va suivre l’enseignement de Dujardin de 1884 à 1894. Mais, finalement, c’est vers la peinture de paysages qu’il va s’orienter définitivement. En 1898, il demandera une bourse d’études pour se rendre à Munich suivre les cours de l’Académie des Beaux-Arts. Celle-ci lui sera refusée sur l’avis du maître messin, Edmond Rinckenbach. Albert Marks n’abandonnera pas pour autant son idée.

Il s’installera d’abord 9 rue Claire (des Clercs ?) puis rue des Trois Évêchés le 15 mai 1918, rue du Pont des morts en 1920, avant de revenir rue du Chemin vert à Queuleu en 1922 et rue de Chèvremont en 1926. Marié à Jeanne Bretzner, ils auront un fils, Albert, né à Metz  le 23 mai 1915. Leur petit-fils, Yannis Marx, lui aussi né à Metz en 1936, a pris sa retraite à Dirac, tout près d’Angoulême. C’est là que son grand-père Albert s’était réfugié pendant la guerre et qu’il est mort le 4 décembre 1941, après avoir fait modifier l’orthographe du patronyme familial. Le premier biographe d’Albert Marks fut le poète messin Edgar Reyle, de son vrai nom Edouard Leyer, qui a admirablement campé le personnage : « Au physique, [Marks] demeure le type du bohème franc qui s’en va un peu en pérégrin chercher, aimer ses paysages au hasard. Sa face ouverte plaît, et sa main largement tendue dénote un tempérament dépourvu d’artifice, un bon cœur. Le front du peintre, socratique, comme celui de notre doux Verlaine, est vaste. Il accuse un cérébral assez original ».

Marks façonne ses paysages, souvent les mêmes, selon son inspiration et ses émotions : « Après avoir choisi un site qui me plaît..., j’essaie, pour ainsi dire, de vivre mon paysage en moi. Je m’extériorise ensuite, comme pour communier plus profondément avec l’ambiance et, lentement, s’établit ainsi en mon être une sorte d’extase qui m’est très favorable et me fait gouter délicieusement le décor, à mesure que je tâche de le fixer sur ma toile »... et Reyle conclut son article par ces mots : « Notre artiste est, par sa belle ordonnance, son charme exquis, la fraîcheur de ses teintes – teintes obscures au premier plan et de la lumière large et douce vers le fond – surtout un disciple de Corot. »

En 1937, Marks expose à la galerie Louyot. André Mociblon lui consacre un papier élogieux dans Le Messin du 13 juillet : « Qui ne connaît à Metz le père Marks, dont la rude franchise de parole n’a d’égale – quand il veut s’en donner la peine –que la finesse et les subtilités de son pinceau. Son allure sans emphase et bon enfant, son œil finaud et malicieux ne prennent toute leur signification ... et leur charme – pourquoi pas ? – qu’autour d’une table où coule abondamment notre petit vin gris. Comme Joséphine Baker, Albert Marks a deux amours : les eaux de la Moselle et son vin...


Il est le peintre par excellence de ce fleuve aux horizons et aux ciels ouatés, gris perlés, atones dirait Verlaine ... Certes, dans sa production abondante... tout n’est pas égal...Si Albert Marks a des vallées très creuses, il a aussi des sommets très élevés que beaucoup regarderont en levant la tête avec l’intime désir de les atteindre. Voulez-vous sentir fuir un horizon, donner avec quelques arbres, de l’eau, une plaine, une colline estompée, sans bariolages, ni couleurs, sans contrastes violents, avec de la nuance seulement, une impression d’infini et de solitude dans la nature ? Méditez devant un bon Marks. »


« Les deux fils, Ferdinand et Albert, tous deux artistes peintres, avaient fait dans les ateliers de la Butte Montmartre leurs premiers pas dans le métier des arts. Leur peinture avait le caractère et l’esprit montmartrois : elle trouva d’emblée un terrain propice à Metz... Albert, se fixant sur la butte de Queuleu, se mit à peindre des paysages de Moselle à la manière de Corot. Sa silhouette sympathique : chapeau à grands bords, cravate lavallière, veste
de velours et pantalon serré sur les chevilles était celle des rapins parisiens. Rapidement légendaire dans toute la région, Albert Marks était doué ; sensible à l’harmonie des gracieux méandres de la Moselle et des saules se penchant majestueusement sur elle, il savait, quand il lui plaisait, d’un preste coup de pinceau, rendre avec sincérité toute la poésie de cette Moselle dont il disait être le seul peintre. Je crois qu’il avait raison, car nul mieux que lui ne sut enlever avec justesse ces plans d’eau calme qui en font le charme. Vrai bohème, Verlainien parmi les peintres, son art se soldait fréquemment par des libations et nombreux sont les cafés et bistrots messins où l’on peut voir encore de ses paysages de Moselle dont le prix fut aligné en bouteilles de vin ; c’était, disait-il, son miracle de Cana. Son intempérance valut à bien des citadins des aventures rabelaisiennes qui font encore l’objet d’histoires de coin de feu pour les longues soirées d’hiver ; elle entraîna Marks souvent au manque de conscience professionnelle. Son œuvre en a beaucoup souffert ».

Laissons Marius Mutelet conclure : « Les toiles de 1895 étaient prometteuses ; par la suite il versa dans la facilité que l’on peut nommer industrielle. Il fut très lié avec les artistes et poètes messins du début du siècle : Leyer, Prillot, H. Wendel, Pellon, etc. Bien rares sont les foyers messins qui ne possèdent pas un Marks ».


Le Musée de La Cour d’Or conserve trois de ses œuvres : Paysage lorrain, La Moselle au Pont des Morts et Après la pluie, une toile peinte en 1907, présentée à la 1re exposition de la Société lorraine des arts et des arts décoratifs qui s’est tenue à Metz du 5 septembre au 5 octobre 19076 et qui lui a été offerte par la Société d’histoire et d’archéologie lorraine.

 

(1)  Archives municipales de Metz 1 F2 619. (2)  Bulletin municipal de Dirac, décembre 2010, n° 43, p. 12. (3)  Revue lorraine illustrée, 1912, p. 31-34.

(4) Ici Metz, Un demi-siècle de peinture, imp. Even, 1re année, juillet 1950, p. 177-178. (5) MariusMutelet,Metzenimagescommentéeset115biographiesd’artistescontemporains,lib.Mutetlet,Metz,1951,p.10. (6) Musée de La Cour d’Or, Metz-Métropole, inv. 390, catalogue P 432, huile sur toile, 1907, 47 cm 27,5 cm.

Cet article est extrait de la revue Chancels 

éditée par la Société des Amis des Arts et du Musée de la Cour d'Or